Libertés Futures #10 - Travail

Nous sommes le 1er mai. C'est la fête des travailleuses et des travailleurs. Alors c'est le jour idéal pour publier cette nouvelle qui s'intitule « Travail ». On dirait comme ça que c'est fait exprès mais j'avoue qu'elle aurait dû sortir il y a longtemps et que j'ai eu un peu de mal à la terminer. Et qu'elle est terminée depuis un moment mais que je n'ai pas pris le temps de la publier. Mais cette fois c'est reparti.
J'ai voulu cette nouvelle un peu en forme de clôture du cycle 1 de Libertés Futures. Je trouvais qu'il manquait quelque chose pour terminer alors voilà c'est fait. Mais rassurez-vous c'est aussi le début de pleins d'autres choses. Car j'ai beaucoup de projets à venir.
Tout d'abord il y aura une 11ème nouvelle dans la série Libertés Futures. Elle est écrite et tout, mais comme elle participe à un concours je n'ai pas le droit de la publier avant les résultats. Donc elle sortira vers le mois de juin. Mais en attendant je vais retravailler les dix premières pour en faire un recueil cohérent et voir si je peux le faire éditer.
Ensuite, je suis en train de me lancer dans l'écriture d'un triptyque de nouvelles (des grosses grosses nouvelles). Je vais pas faire mon Geoges Martin et vous dire que ça sortira à la fin de l'année et ceci tous les ans… Donc je vous dis pas mais j'y travaille.
Et après il y a encore plein d'idées dans les tuyaux… mais ce sera pour une prochaine fois :p

Et maintenant bonne lecture.

 

Travail

Époque: U-3 / An 2087 / 11 janvier

Je m’appelle Gerbert Tille et je suis journaliste. Je crois. Hier j’ai interviewé une femme. Dangereuse, terroriste.


 

Portrait d’une terroriste ?

Depuis deux jours, le procès de la terroriste Gisla Mugue, enflamme la presse et les conversations. Jugée pour désertion, incitation à l’oisiveté et terrorisme, Gisla Mugue concentre toutes les haines de ceux qui triment nuit et jour pour la survie de l’humanité. Notre reporterre, Gerbert Tille, a eu l’occasion, nous ne dirons pas la chance, de l’interviewer dans sa cellule. Le Journal des Travailleurs vous livre aujourd’hui en exclusivité le portrait d’une terroriste.

Le décors donne l’ambiance. La prison est un bâtiment gris, à l’intérieur comme à l’extérieur. Propre jusqu’à en paraître vide. Lorsque j’arrive devant dans la cellule je découvre une femme d’une trentaine d’année, dans la tenue fournie par la prison, grise, informe. Elle est assise, le dos droit, le regard fixe. Ses cheveux pendent en mèches désordonnées, elle a les joues creusées et des ombres bleues sous les yeux.

Depuis l’Abolition de l’électronique il y a quinze ans, c’est la première fois que quelqu’un se soustrait volontairement à son travail, mettant peut-être en péril la survie de l’humanité. Gisla travaille dans une filature de laine depuis plusieurs années. C’est en ce moment la pleine saison pour le filage et c’est cette période critique qu’elle a choisit pour abandonner son poste pendant toute une journée.



Gisla, allez-vous plaider coupable pour votre procès ?

Coupable ? Oui probablement. Je sais que ce que j’ai fait est grave. Bien sûr qu’on n’abandonne pas le travail toute une journée comme ça sans raison. Nous avons besoin de toute la force productive disponible, si on veut survivre. Oui bien sûr que je le sais. Plus de robots pour faire le travail à notre place. C’est mieux comme ça. Les robots devenaient trop dangereux, il a fallu les abolir. Les machines mécaniques que nous avons ne suffisent pas. Si l’humanité veut avoir à manger, à se vêtir, il faut travailler. Oui bien sûr que je sais tout ça. Mais. Coupable ?

Vous avez choisit la pire période pour abandonner votre poste non ?

Je n’ai pas vraiment choisit. Je… Abandonné ? Je n’ai pas abandonné…



Ce que vous avez fait peut être qualifié d’acte terroriste. Les gens ont peur de la propagation. Nous survivons tout juste. Quel est votre objectif en commetant un tel acte ? Faites-vous partie de la secte des Électroniciste ?

Quoi ? Non, non bien sûr que non. J’ai défendu l’Abolition. Je trouvais comme beaucoup de monde que ce qu’on appelait à l’époque les nouvelles technologies devenaient dangereuse pour l’humanité. J’avais commencé à me méfier lors de l’arrivée des premier S.A.I.R.V0. Ces ordinateurs, implantés directement au niveau de l’oreille, qui étaient censé aider à la décision. Je n’ai jamais aimé l’idée. Il y avait des robots et quelques ordinateurs qui étaient bien pratiques, mais ça allait trop loin. J’ai voté pour l’Abolition lors du référendum.



Vous prépariez votre attaque terroriste depuis longtemps ?

Je n’ai rien préparé du tout. Depuis l’Abolition je travaille dur. Tous les jours, je me rend à la filature. Comme tout le monde je ne m’arrête que le jour de la commémoration. J’ai souffert du froid la deuxième année, quand les vêtements synthétiques ont commencé à être usés et que les machines n’existaient plus pour les remplacer. Alors, comme tout le monde j’ai compris que nous allions devoir travailler beaucoup plus pour remplacer les robots. J’étais contente de mettre mes bras au service de l’humanité je crois. Je me suis arrêtée quelques jours à la naissance de ma fille. Mais je suis évidemment retournée travailler ensuite. Nous avions choisit collectivement de se passer d’électronique, il était évident que cela nous demanderait un effort. L’être humain devenait de nouveau important. Notre corps devenait notre meilleur outil. C’était grisant. Épuisant mais grisant. Pourtant, depuis quelques mois maintenant, j’ai du mal à me lever le matin, je traîne pour aller travailler. Je sais bien qu’il faut que j’y aille, je me remotive comme je peux, mais c’est dur. Je voudrais… je ne sais pas. Une pause je crois. Pourtant tous les matins, j’emmène quand même ma fille à l’école, et je me rend au travail. La tonte des moutons s’est terminée la semaine dernière et depuis nous lavons et filons la laine. Des kilomètres de laine brute. L’hiver dernier il paraît que des gens sont morts de froid par manque de vêtements de laine. Alors cette année les fileuses redoublent d’effort. Encore une journée.

Nous connaissons tous des moments plus difficiles, mais aucun de nous ne passe à l’acte, pourquoi vous ?

— Maman, je veux pas aller à l’école, je veux rester à la maison avec toi !

— Je sais bien ma choupette mais il faut que j’aille travailler.

— Pourquoi ?

C’est comme ça qu’à démarré cette journée. Je me suis retrouvée à genoux par terre. En larme. J’ai pris ma fille dans mes bras et l’ai serrée contre moi. J’ai eu besoin de m’accrocher à elle. Depuis qu’elle est née, je n’ai pas passée une seule journée entière avec elle. Elle a bientôt trois ans et je n’ai jamais joué avec elle plus de quelques minutes. Brutalement j’ai eu l’impression de la perdre. Alors j’ai craqué.

— Lile, ça te dirait qu’on aille à la rivière aujourd’hui ?

— Ouiiiiii !!!!

Ma fille lançait des cailloux dans l’eau, ça faisait des éclaboussures, nous avons beaucoup ris. Nous avons construit un barrage, l’eau montait et les feuilles s’accumulaient, ça faisait des tourbillons. Quand nous avons été trop mouillées et que nous commençions à avoir froid, je l’ai prise sur mes épaules pour rentrer à la maison. Ulielle était toute contente de pouvoir me montrer qu’elle savait dessiner les bonhommes. Nous avons sortit une boite de crayons et remplissions des feuilles et des feuilles de bonhommes de toutes les tailles et toutes les formes. Elle les dessinait et je les habillais. Nous étions en train de colorier une robe quand on a frappé à la porte. J’ai été ouvrir. Un homme dans l’uniforme des brigades se tenait sur le seuil. Dès que j’ai ouvert la porte, les mots sont sortis de sa bouche comme s’il les crachait. Il m’a demandé pourquoi je n’étais pas à la filature aujourd’hui. J’ai dit que j’étais malade. Mais j’ai jeté un coup d’œil à Ulielle et il l’a vu. Il m’a regardé attentivement et est partit.

Le lendemain, quand je suis arrivée à la filature, j’ai entendu comme un murmure qui se taisait. La journée s’est passée presque normalement mais je sentais des regards un peu insistant. Des conversations qui s’arrêtaient quand j’arrivais. Je n’y ai pas prêté trop d’attention. Quand une amie a été malade l’année dernière j’avais fait pareil.

Sauf.

Sauf que ses enfants étaient allés à l’école.

Sauf.

Sauf que je n’étais visiblement pas à l’article de la mort hier quand le brigadier est passé. Et qu’il faudrait normalement un bras dans le plâtre ou au moins quarante de fièvre pour que je n’aille pas travailler. L’avenir de l’humanité en dépend.

Le soir quand je suis rentrée à la maison, une enveloppe grise et verte m’attendait dans la boite aux lettres. Les couleurs du ministère du travail. J’étais convoquée à une audience disciplinaire le lendemain matin.

Comment s’est déroulée l’audience disciplinaire ? Avez-vous reçu une sanction ?
Les locaux du ministère du travail sont assez austères. On m’a fait entrer dans un petit bureau où m’attendaient une femme et un greffier. Il faisait sombre. Ils étaient tous les deux habillés de laine noire. On m’a fait signe de m’asseoir. Silence. Puis la femme a commencé :

— Gisla.

Mon prénom était une sentence dans sa bouche.

— Gisla, nous nous inquiétons beaucoup. Cela fait quelques mois que votre productivité est en baisse. Est-ce que vous allez bien ?

— Euh…

— Tout le monde connaît des hauts et des bas. La situation n’est facile pour personne. Depuis l’Abolition, nous devons tous travailler dur, sans pause. Tout le monde a des moments de faiblesse. Nous croyons comprendre que vous n’êtes pas au mieux ces temps-ci et c’est tout a fait compréhensible.

— M… Merci

— L’humanité connait une phase qu’on pourrait qualifier de regression technologique depuis quinze ans. Mais l’Abolition va nous permettre au contraire de nous émanciper, de remettre l’humain au cœur de nos préoccupation. Nous savions qu’il y aurait une phase difficile et que chacun devrait donner du sien. Vous pouvez être fière de vous Gilène

— Gisla.

— Gisla, pardon. Vous pouvez être fière de vous. Vous travaillez très dur. Dites-vous que cette baisse de moral est passagère. Nous pouvons vous aider à remonter la pente. Nous pouvons vous proposer un entrainement à l’auto-motivation si vous le souhaitez. Vous pouvez également demander une cure de fruits et légumes supplémentaires pour vous rebooster. Vous allez voir, ça va aller et ensemble nous ferons grandir l’humanité.



L’avantage et l’inconvénient du filage, c’est que ça ne demande pas beaucoup de concentration. Ce jour-là j’ai beaucoup réflechis. Le discours de la femme revenait sans arrêt dans ma tête. « Auto-motivation », «cure de vitamines», est-ce que j’allais arriver à me remonter le moral ? C’est vrai que d’autres sont passées par là et aujourd’hui elles vont mieux. Mes pensées dérivent. Est-ce que je dois me remonter le moral ? Cela voudrait dire que, contrairement à ce que cette femme m’a dit, mon état n’est pas normal. Mais est-ce que ce n’est pas normal de vouloir du temps avec sa famille. Ou du temps pour soi tout simplement ? «regression technologique depuis quinze ans». C’est faux. Il y a quinze ans, oui, nous redécouvrions tout, mais aujourd’hui nos machines, si elles sont mécaniques sont plus sophistiquées. Nous survivions il y a quinze ans. Maintenant nous devons logiquement produire largement ce dont nous avons besoin. Pourtant nous travaillons toujours autant.



Le lendemain, à la pause déjeuner j’ai fait part de mes reflexions à mes collègues.

— Dites, les filles, vous avez pas envie de temps en temps de faire une pause ?

— On est en pause là.

— Je veux dire : une journée sans venir travailler.

— Si bien sûr, mais c’est impossible.

— Je me demandais si c’était si impossible que ça. Nos machines à filer se sont nettement améliorées depuis qu’on a démarré, on doit produire plus de laine qu’au début. Peut-être qu’il y aurait moyen de s’organiser pour qu’on ait juste une journée de temps en temps et que personne ne meure de froid.

— Bien sûr !! Et tu crois pas que si c’était possible, on n’y aurait pas déjà pensé ? Allez, il faut qu’on y retourne.

Pendant toute la journée, je filais sans penser à ce que je faisais. Je me disais que cette audience au ministère ne présageait rien de bon. Je n’arrivais pourtant pas à me sentir coupable. Une journée, qu’est-ce que c’est une journée d’absence ? Le regard de mes collègues me disait que c’était beaucoup, trop. Le contrôleur est passé plusieurs fois à côté de mon rouet. À un moment, je l’ai sentit derrière moi, qui est resté là, pendant plusieurs minutes. Je continuais à filer. Sans ralentir, sans m’arrêter. Enfin le soleil est descendu. La cloche a retentit. J’ai pris mes affaires et je suis sortie. Quand je suis arrivée chez moi, il y avait deux brigadiers qui m’attendaient devant ma porte. J’étais en état d’arrestation. C’est impossible. Arrestation pour une journée d’absence au travail ? À ce moment ma fille est arrivée avec son père. Je leur ai seulement dit « je suis arretée ». Ulielle s’est jetée dans mes bras. Je l’ai embrassée puis je suis montée dans la voiture de la Brigade. Je pensais sortir rapidement. Expliquer mon histoire à un juge. Que ce ne serait pas si grave. Qu’on me laisserait rentrer chez moi.

Je… Je voudrais revoir ma fille.



Quand je sors de la prison après l’interview de Gisla, je marche longtemps, au hasard. J’ai l’estomac noué et les pensées se battent dans ma tête. Comme si mon esprit et mes trippes étaient en désaccord. Je suis venu là pour faire le portrait d’une terroriste. Une femme dont les actes nous mettent tous en danger. Je m’attendais à trouver une fanatique, et j’ai rencontré une mère. Juste une mère. Non, Une Mère. Une femme qui aime sa fille et qui ne demande rien d’autre. Et pourtant, sans s’en rendre compte elle demande tout. C’est notre système économique entier qu’elle remet en question. Si on s’autorise à s’absenter une journée, pourquoi pas deux ? Oui pourquoi pas ?. Demain, mon interview sera publiée. Peut-être.

Est-ce que les terroristes ont le droit à la parole ? Je serai le relais de son histoire. Serai-je la mèche qui déclenche l’explosion, ou cette histoire n’est-elle qu’un fait divers qui sera vite oublié ?

Qu’est-ce que j’espère ?


FIN

Author: Marianne Profeta

License CC-BY-SA

 

Mlle Ellute

Author: Mlle Ellute

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Commentaires (1)

Mat Mat ·  12 mai 2019, 09:57

Très heureux de découvrir la suite de la première saison

Mat Mat ·  12 mai 2019, 09:57

Très heureux de découvrir la suite de la première saison

Aucune annexe



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