Projet Bradbury #08 - Inutile

Cette fois ça y est, je l'ai terminée pour de vrai. Voici donc toute fraîche, la huitième nouvelle. C'est marrant d'ailleurs parce que c'est pas du tout ça que j'avais prévu d'écrire au départ. Ça me fait le coup pratiquement à chaque fois. J'ai une idée, je me dis que ça ferait une nouvelle sympa et quand je l'écris ça ressemble que d'assez loin à l'idée de départ. C'est assez difficile à expliquer : un peu comme si vous aviez une idée de couleur en tête, vous avez trois tubes de peinture avec les couleurs de bases et vous les mélanger pour obtenir ce que vous voulez. Et qu'à la fin et bien c'est pas exactement ça, y'a une nuance, parois subtile, parfois c'est pas du tout la bonne couleur. Je pense que le fait de tirer au sort le genre de mes personnages joue aussi. Parce que oui, je continue à tirer au sort même si ça ne se voit pas bien :) Pour celle-ci clairement j'avais en tête un personnage masculin et ma pièce en a décidé autrement. Ça influence forcément l'histoire finale. Et pour répondre tout de suite à la question que vous vous poserez (ou pas…) : pourquoi Beringovski ? Et bien j'ai appris que ma tante avait décidé d'apprendre le tchouktche. Du coup, je me suis baladé un peu sur la carte pour voir où c'était, et je me suis dit que ça ferait un environnement sympa pour cette nouvelle. Même si forcément en un peu plus de cent an, ça a changé Beringovski !

Les fichiers sont téléchargeables ici :

 

Inutile

Époque: U-2 / An 2133 / 13 janvier

 

La tête appuyée contre la vitre elle regardait le paysage. À deux mille kilomètres par heure, le premier plan était complètement flou mais elle pouvait voir au loin les plaines qui s'étendaient depuis la Volga jusqu'à l'horizon. Des pâturages surtout, parsemés de tâches claires. Probablement des grenouilles porcines. D'ici on pouvait imaginer qu'il y avait des bergers des anciens temps au lieu des clôtures intelligentes et des fermes de reproduction en réseau. La rame de l'Ultraboucle filait tout droit, sans s'intéresser au paysage. Seule la destination comptait. Beringovski, ville balnéaire en bord du parc naturo-productif de Tchoukotka.

Elle n'avait pas hâte d'arriver. Elle trouvait confortable d'être là, dans l'ultraboucle, comme suspendue entre ici et là-bas, nulle part. Elle laissa son esprit revenir à sa dernière journée de travail. Elle avait déconné. Une fois de trop. Elle savait que ça finirait par arriver, elle s'était trop investie à jouer les Frankenstein avec les IA de l'entreprise. Bien sûr, personne n'était contre le fait de créer de nouvelles variétés de machines et surtout pas les actionnaires de MetaElectronics. Ce qui les avait gêné c'est qu'en faisant ça, elle prouvait que sa créativité était de très loin supérieure à celle de l'intelligence artificielle, chargée du même travail. Alors elle avait pris l'Ultraboucle. Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait choisit Beringovski, sinon qu'avec son million d'habitants, ça restait une petite ville. Elle pourrait trouver à se loger proche du parc, loin des gens, face à la mer. Et puis, il y faisait moins chaud qu'à Berlin.

Le paysage extérieur avait changé. Elle voyait maintenant des forêts et les contreforts de l'Oural. Bientôt elle passerait le Ten Minute. Ce tunnel sous les montagnes était appelé comme ça car il fallait exactement dix minutes à l'Ultraboucle pour le traverser. Dix minutes de nuit absolue, des tonnes de terre au dessus de la tête. Durant tout le tunnel, elle ne cessa de regarder par la fenêtre, le noir, espérant apercevoir les parois du tunnel. Elle aurait voulu éteindre les lumières de la rame pour habituer ses yeux à l'obscurité.

Comme le mouvement lisse de l'ultraboucle la berçe, elle appuie sa tête plus lourdement sur la vitre. Elle a froid, se blottit sous son manteau et finit par s'endormir. Elle rêve de sa nouvelle vie à Beringovski. À l'arrivée, elle va voir la mer et marche longtemps sur la plage. Sa maison est assez loin de la ville, ça tombe bien elle ne veut voir personne. Elle décide même qu'elle aura un potager pour se nourrir. L'idée lui plait bien. Plus personne n'a de potager à l'heure actuelle. Les aliments, fournis en différentes formes et goûts dans des boites comestibles, apportent tout ce dont un être humain a besoin et consomment beaucoup moins de ressources naturelles à produire que des légumes. Mais puisque le monde industriel ne veut plus d'elle, elle le lui rend bien.

 

La vie seule lui convient. Elle se repose de la ville, des lumières, des bruits, sans jamais un instant de silence, jamais d'obscurité. La vue, l'ouie, doivent être sollicitées en permanence. Juste avant qu'elle parte elle a commencé à voir émerger la nouvelle version des sairvo ; des exocerveaux, implanté sur l'oreille, qui peuvent prendre le contrôle du corps humain pour des actions trop complexes, ou prendre des décisions qui nécessitent des calculs trop important. Avec ces exocerveaux, plus besoin que les IA restituent les données traitées de façon intelligible aux humains. L'IA directement reliée à l'humain prend la décision avec lui. Elle n'avait pas travaillé sur ce projet là. Elle avait préféré le projet Milles et une Nuits, qui devait créer une IA capable d'inventer des histoires. Les Êtres Humains, EH comme on les appelaient à MetaElectronics, n'écrivaient plus d'histoires. Et pourtant, les histoires, en quantité limitée bien sûr, étaient utiles, elles permettaient d'occuper les EH. Ses chefs avaient également parlé de synergie avec les exocerveaux puisque les histoires pourraient être envoyées directement dans l'esprit des gens, et venir combler les quelques moments d'ennui qui subsistaient.

Dans sa maison au bord de la mer, elle s'ennuie, beaucoup. Et elle aime ça. Elle n'a plus travail, et alors ? Après tout, ils sont nombreux ceux qui n'ont plus de travail aujourd'hui. Elle faisait partie d'une élite, d'avoir un emploi dans une grande entreprise. Elle va pouvoir faire comme eux, tous ces sans-emplois, qui profitent des richesses crées par les machines pour ne rien faire. Elle s'installe dans son ermitage et écoute le monde tourner autour d'elle. Son sairvo lui permet d'avoir les informations terrestres. Tout continue comme avant. Elle rit. Après tout elle n'était qu'un rouage dans une machine, le monde ne s'est pas arrêté parce qu'elle est partie. Au début elle cherche à recréer sa vie d'avant, elle sort, elle va en ville. Beringovski est une bourgade par rapport à Berlin. Mais elle est vite sollicitée pour se rendre utile. Puisqu'elle crée des IA, peut-être qu'elle peut améliorer celle qui gère les déchets de la ville ? Ou alors terminer le RockBreaker qui a été laissé en plan et finir enfin la transformation de la baie en mer intérieure ? Ou peut-être … STOP.

Elle décide qu'elle est venue ici pour ne rien faire. Alors elle retourne chez elle, et elle n'en sort plus. Les informations lui suffisent. Elle cultive son potager, se promène. Le bord de mer près de chez elle est déchiqueté, un amas de rocs hostiles, noirs, glissants. Elle aime les escalader pendant des heures. Elle tombe, redécouvre la douleur physique. Celle qu'elle connaissait quand elle a appris à marcher et qu'elle tombait tout le temps. Elle apprend de nouveau à marcher, puis à sauter et à courir. Ces rochers sont sa nouvelle rue, le trajet qu'elle peut faire sans y penser. Elle connaît chaque trou d'eau, chaque recoin. Assise sur le roc glacé, elle sent le froid qui la pénètre de plus en plus profond. Elle ne bouge pas, elle observe la marée qui monte. L'eau qui vient lécher le trou d'eau, une crevette s'échappe.

 

Le potager est à l'abandon. Il produisait beaucoup trop de légumes pour elle toute seule. Elle était obligée de jeter et automatiquement une alarme informait la gestion des déchets de la ville. Elle a eu affaire deux fois aux poubelleurs, ces immenses machines armées de dizaines de bras mécaniques et d'une infanterie de babybots. Ils sont venus chercher ses déchets, les ont triés, leur ont donné à chacun un code barre, scanné, mis dans des boites et emmenés pour le recyclage. Elle s'est demandé à quel moment les bennes allaient la prendre pour un déchet et lui mettre un code barre. Elles sont parties et elle est restée là, debout au milieu de sa maison nettoyée, aussi vide et sans âme qu'elle.

Elle n'a plus grand chose à faire. Les informations du monde extérieur ne l'intéressent plus. Elle laisse son sairvo vagabonder sur le réseau et lui fournir des images mais, même ça, la fatigue. La plupart du temps elle s'asseoit sur un banc et regarde la mer, sent le vent sur son visage amaigri. Elle a froid, souvent, mais c'est tellement bon d'avoir froid après des années dans la chaleur étouffante de Berlin.

De temps à autre des pensées l'assaillent. Est-ce qu'elle existe encore si personne ne sait qu'elle existe, si elle n'est plus utile à personne ? Et pourtant sa vie d'avant ne lui manque pas. Le stress, courir tout le temps, être aux ordres d'une machine. Mais un jour elle voit son reflet dans une flaque d'eau. Comme un coup de poignard, elle ressent l'envie de lui parler, de voir une figure humaine. Elle tombe à genoux. Alors elle retourne à Beringovski. À son arrivée elle est assaillie par le bruit et les odeurs. Elle va repartir mais sa sollitude lui pèse, alors elle s'oblige à entrer dans une des boites grises qui s'alignent au bord de la rue. C'est un bar à l'intérieur. Elle ferme le yeux. Ses sens sont saturés. Elle doit parler à quelqu'un. Elle s'approche d'un cyborg d'une quarantaine d'année. Ils parlent pendant plusieurs heures. Elle n'a plus parlé autant depuis des mois. Et ça lui fait du bien. Elle se dit qu'elle n'aurait pas dû se couper du monde comme ça. Elle l'invite à venir la voir, ça mettra de la vie dans sa maison. Pour quelques jours elle s'anime, range un peu, rallume les lumières, remet des couleurs aux murs.

 

Lorsqu'il arrive, elle s'est habillée, maquillée un peu. Elle a même changé sa couleur de cheveux. Elle lui offre un thé avec du miel. Ce sont les dernières denrées de luxe qu'elle a achetées avant de quitter Berlin. Elle le regarde. Il est beau avec son bras robotique et son visage fin. Il a relevé ses cheveux et elle peut voir qu'il a un exocerveau sur la tempe. Elle hésite mais il la met à l'aise avec ses manières simples. Elle peut lui parler de sa vie d'avant, de pourquoi elle s'est exilée. Il comprend. Elle se laisse bercer par sa voix, profonde, enveloppante, comme épicée. Les heures passent et elle a l'impression qu'elle le connait depuis toujours.

Elle regarde longtemps les feux du speedtrain qui l'emmène quand il repart. Il lui a parlé de lui aussi, de son exocerveau. Comment il appréhende le monde de façon différente avec. Il peut voir plus loin, envisager des possibilités jusque-là inaccessibles. Il pense à parcourir le monde, escalader les montagnes, explorer les fonds marins. Il lui a montré ses rêves. C'était beau, plein de couleurs, de rires, de gens. Il lui a laissé un exocerveau pour essayer, si elle voulait. Elle n'a qu'à le poser sur sa tempe et il se connectera tout seul et alors ils pourront se parler tout le temps grâce au réseau, se voir de n'importe où, et même avoir l'impression de se toucher.

Elle est de nouveau face à la mer, l'exocerveau dans la main. Le brancher ? Rejoindre le réseau ? Y retourner ? Elle a eu un aperçu de la vie avec ça. On ne débranche que pour manger et dormir, le reste du temps, on est connecté en permanence. Ça lui permettrait de retrouver un emploi, d'être utile de nouveau. Elle rêve qu'elle est la petite sirène, le couteau à la main qui doit tuer son prince pour vivre. Devant elle il y a les vagues bordées d'écumes. Elle jète l'exocerveau dans la mer.

 

Le train était sortit du tunnel et la lumière innondait le wagon.

Elle dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille.

 

FIN

Author: Marianne Profeta

Created: 2018-01-21 dim. 14:56

License CC-BY-SA

Le dormeur du Val, A. Rimbaud

Emacs 24.4.1 (Org mode 8.2.10)

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Mlle Ellute

Author: Mlle Ellute

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Commentaires (1)

hanthala hanthala ·  21 janvier 2018, 17:34

Super texte ! je regrette juste que le tunnel soit traversé aussi vite

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hanthala hanthala ·  21 janvier 2018, 17:34

Super texte ! je regrette juste que le tunnel soit traversé aussi vite

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