Pour cette troisième nouvelle une petite nouveauté : j'ai décidé de tirer à pile ou face le genre du personnage principale, face, femme, pile, homme. Parce que c'est bien beau de critiquer le sexisme chez les autres mais il faut commencer par balayer devant sa porte. Je m'explique : les deux premières nouvelles présentaient des personnages que je qualifierai de positifs. Je ne me suis pas posée la question, il s'est trouvé que je les ais imaginées femmes, bon pourquoi pas. Sauf qu'en réfléchissant aux nouvelles suivantes, je me suis aperçue que lorsque les personnages auxquels je pensaient étaient plutôt négatifs, c'était des hommes. Du coup, je me suis demandé quoi faire ? Est-ce que je garde les personnages tels qu'il me viennent ? Mais ça ne résolvait pas le problème. Est-ce que je m'oblige à ce que ce soient tous des femmes ? Mais c'est un peu dommage. C'est M. Ounim qui a trouvé la solution : tu n'as qu'à tirer à pile ou face à chaque fois. Donc voilà, j'ai laissé faire le hasard et ce sera comme ça pour les suivantes. Bon du coup, là ça change pas grand chose par rapport aux deux précédentes puisque c'est tombé sur face :)
À savoir par contre que j'ai fait le tirage avant d'écrire parce que ça me paraissait trop difficile d'écrire sans savoir. Mais du coup, forcément, ça a dû influencer un peu l'histoire.

Autre annecdote rigolote : Arrêt sur Image choisit justement cette semaine pour faire deux émissions sur l'intelligence artificielle et le remplacement des ouvriers par les robots. Je les ai pas encore regardé mais il y a moyen que ça me donne des idées pour la suite, même si pour l'instant j'ai plutôt trop d'idées que pas assez et un peu de mal à me décider.

Allez, bonne lecture et comme d'hab la nouvelle est publiée sous licence CC-BY-SA.

Marché noir

Époque: U-2 / An 2116 / 13 octobre

Une mouche était posée sur le plafond. Elle avait hésité sur l'endroit, oscillé entre le coin à droite et la lampe éteinte et s'était finalement posée en plein millieu. Et ne paraissait pas décidée à bouger plus. Mia l'avait regardé mais ça ne l'avait pas occupé très longtemps. Elle s'ennuyait et ça n'était pas près de s'arranger. Elle se sentait inutile, comme tant d'autres. Bien sûr elle allait en cours, des fois, mais à quoi bon, de toute façon il n'y aurait pas de travail pour elle. Mia avait seize ans et aurait voulu être garagiste. Elle adorait bricoler la vieille électrocar de son père. Elle pouvait farfouiller dedans autant qu'elle voulait depuis qu'il avait acheté un tout nouveau VAM, Véhicule Aérien Magnétoporté. Et dernièrement elle avait commencer à étudier aussi le fonctionnement de celui-ci. Elle n'allait pas souvent en cours mais elle se savait douée la magnéto-mécanique et elle apprenait vite. Il lui avait suffit d'ouvrir le capot une fois pour comprendre le fonctionnement des circuits. Elle avait même quelques idées pour la débrider. Elle verrait si elle pouvait faire ça discrètement. Sauf que ça ne faisait pas un métier, la mécanique. À quoi bon ouvrir un garage quand les micro-usines robotisées pouvaient venir chez vous en quelques minutes réparer intégralement votre porteur pour trois fois rien…

Et sa mère qui lui répètait à longueur de journée, qu'il fallait qu'elle aille en classe. Qu'elle s'occupe. Qu'elle avait bien le temps de trouver ce qu'elle voudrait faire plus tard. Si c'était pour faire comme elle, poseuse de nains de jardins, ça la dégoutait d'avance. Bon ok, sa mère était décoratrice d'extérieur mais en gros elle posait des nains de jardin sur des pelouses en synthétique. Mia ne voulait pas de ça. Elle tapa un grand coup sur le mur, chasser l'ennui à coups de poings, c'était à peu près sa seule occupation. Elle eu envie de fumer une clope mais son père les lui avaient confisquées et forcer le coffre de sa chambre était impossible quand ses parents étaient à la maison. Elle allait sortir, elle trouverait bien à se défouler sur quelque chose. Et pourquoi pas emprunter le VAM ? Elle descendit au garage, avec quelques outils qu'elle planquait sous son lit. Arrivée en bas, le chat était posé sur le capot et la regardait, pas l'air de vouloir bouger. Elle lui lança un verre d'eau à la gueule, pas très charitable mais tant pis. Le chat siffla, essaya de lui donner des coups de griffes et elle jeta dehors. Après quelques manip', elle réussi à démarrer le porteur sans clé et pensa pouvoir dépasser les cinquante kilomètres heure auxquels le VAM était limité. Franchement, alors que maintenant on avait des couloirs aériens bien traçés, il fallait limiter les porteurs à une vitesse de tortue? Tout ça parce que les humains n'étaient apparamment pas capables de conduire plus vite que ça. Évidemment on pouvait laisser la conduite automatique et atteindre des vitesses bien supérieures, mais alors on n'avait plus de plaisir, l'exhaltation de ne compter sur ses réflexes. Elle ouvrit la porte du garage, démarra, et mis les gaz — bizarre quand on y pensait cette expression, il n'y avait jamais eu de gaz dans les magnéto-porteurs. La sensation était grisante. D'abord le plongeon initial depuis leur 42ème étage, puis lancée à 135km/h entre les immeubles. Elle se sentait toute puissante. Comme quoi les humains aussi étaient capables de conduire ! Elle passa devant une de ces micro-usines et sentit la colère revenir. Elle avait quelques outils, peut-être qu'en passant assez vite à côté. Oui elle l'avait touchée et voyait une flamme sortir sur le côté. Elle revint en arrière encore plus vite, cette fois elle avait dégommé le panneau latéral. Encore un coup et encore un. Jusqu'à ce que les magnet' flambent et que l'usine aille s'écraser cinquante mètres plus bas dans un beau feu d'artifice.

Elle se sentait un peu mieux mais il fallait encore s'occuper jusqu'au repas du soir. Elle avait entendu parlé d'une boutique au nord de la ville dont les systèmes d'alarme était deffectueux, peut-être qu'elle pourrait récupérer quelques bricoles à écouler sur le marché noir ? Elle pris la direction et lança le VAM à grande vitesse. Elle entendit alors des sirènes. Les policebots ! Et bien elle allait leur montrer. Elle poussa encore le régime. Slalom entre les immeubles. Elle descendit au niveau du sol, il y avait souvent moins de circulation, et si quelques piétons risquaient la crise cardiaque tant pis pour eux. Les sirènes étaient plus forte, merde. Elle accéléra encore pris un virage, un autre. Elle ne savait plus vraiment dans quelle direction elle allait, mais tant pis, c'était grisant. Encore plus vite. Elle partit d'un grand rire, pris un virage. Fracas.

Mia s'extirpa du porteur en feu. Heureusement qu'elle était près du sol. Elle entendait vaguement les sirènes des policebots. Il fallait qu'elle se barre de là. Elle tituba jusqu'à l'entrée d'un bâtiment en briques roses. Un genre de hangar désaffecté. En même temps, la zone entière était désaffectée par les humains. Elle entra et descendit immédiatement au sous-sol. La plupart des humains avaient peur des sous-sols et les policebots n'iraient pas chercher par là tout de suite. Il fallait, par contre, reconnaître qu'elle ne faisait pas exception à la règle et la petite lumière de poche de sa clé universelle n'était pas exactement suffisante pour la rassurer. Elle descendit quatre sous-sols avant de trouver une porte ouverte. Elle n'entendait plus aucun bruit et se sentit suffisamment confiante pour fouiller un peu. Elle entra dans une pièce au hasard. Il y avait des étagères sur tous les murs avec des objets étranges posés dessus. Elle en pris un au hasard, un genre de parallélépipède dont trois cotés étaient rigides, les autres laissaient voir un empilement de plaques blanches extrêmement fines. Un genre de boite ? Elle essaya d'ouvrir et il s'avéra que les plaques, couvertes d'écriture, étaient toute fixées ensemble par le milieu. Le mot lui revint. Un livre ! Elle avait vu des photos en cours d'histoire mais c'était toujours des beaux objets avec des illustrations dorées sur la couverture. Là elle se trouvait devant un bête rectangle gris sans rien de particulier, sinon le texte au milieu. Les étagères étaient couvertes de livres. Potentiellement elle avait là un trésor, si ces livres n'étaient pas sur La Liste… Mais ils ne pouvaient pas être sur La Liste puisque les livres ayant plus de deux ans en était automatiquement effacés. Heureusement d'ailleurs, sinon ça en aurait fait vraiment beaucoup. Déjà que, pour le dernier qu'elle avait lu, elle avait eu le choix entre une bonne dizaine d'ouvrages dans la catégorie aventure… Si en plus il y avait tous les livres écrits ces dix dernières années. Elle aurait finit par demander au sairvo de faire le choix pour elle mais quand même. Elle passa dans les pièces suivantes, il y avait des dizaines de milliers de livres dans ce sous-sol… Elle regarda les dates : ils semblaient tous avoir été écrits dans les années 2000. Mais c'était impossible. Voyons, la limitation était de dix-mille œuvres écrites par an, ça faisait au maximum cent-mille volumes entre 2000 et 2009. Or là, il y avait quoi ? Cent livres par étagère, une trentaine d'étagères par pièce, une cinquantaine de pièces dans ce couloir… Elle couru jusqu'à l'escalier, descendit un étage, encore des livres, un étage plus bas, encore des livres. Cela devait faire plus de cinq-cent-mille livres. Elle en vérifia quelques-uns mais la date était toujours autour de deux mille et quelques. Peut-être qu'à l'époque il n'y avait pas de limite de parution. Mais alors comment faisaient les gens pour choisir ? C'était vertigineux.

Il fallait cependant qu'elle reste pragmatique. Elle connaissait quelques drogués à qui les écrits qui sortaient chaque année ne suffisaient clairement pas. En particulier les spécialisés, comme ce mec qu'elle avait vu en train de mendier à un médiastore, de pouvoir charger sur son terminal des parutions de dix ans en arrière qu'il avait qu'il avait lu toutes celles de cette année. Lorsque le vendeur lui avait rétorqué qu'il était matériellement impossible de lire toutes les parutions d'une année, le mec avait rétorqué qu'il n'aimait que l'heroic-fantasy et que dans ce secteur la limite était de trois par an. Si elle trouvait de l'heroic-fantasy dans ce tas elle était sur de pouvoir extorquer quelques centaines de ca€H à ce genre de type. Elle continua à fureter, les couvertures avaient parfois des illustrations. Ça l'aiderait. Là, des animaux étranges, là une troupe de gens dans un désert pas très accueillant qui luttaient contre le vent… Elle empocha quelques livres et continua d'avancer. Ce sous-sol devait appartenir à un collectionneur clandestin. Il y avait peut-être d'autres antiquités. Depuis la cage d'escalier, elle avait l'impression qu'il y avait une dizaine de sous-sols.

Elle continua à descendre. Trois étages plus bas, elle trouva une pièce où un livre était ouvert sur une table. Mia n'était pas sure mais il semblait écrit à la main. Elle lut :

Cela fait trois jours que nous sommes enfermés dans ce bunker. Il va bientôt falloir que nous sortions nous ravitailler mais c'est impossible. Nous avons voulu pirater le système de fermeture automatisé mais évidemment à ce jeu-là nous avons perdu d'avance. Les portes sont fermées. Et tenter de les rouvrir reviendrait à signaler notre présence. Nous ne pouvons sortir, ils arrivent.

Un peu grandiloquent peut-être mais on voyait bien l'idée. Elle essaya de comprendre de quoi il s'agissait. Sur la première page, seulement des initiales : M. H. Un bruit plus haut dans les étages la fit sursauter. Merde elle n'était peut-être pas à l'abri. Elle continua à descendre. Au dernier sous-sol elle trouva une pièce avec une énorme machine et sur les étagères autour des petits carrés de métal. Là, elle alluma son sairvo et scanna l'ensemble : une presse à imprimer fut le verdict, avec des schémas explicatifs. Mais le fonctionnement en était enfantin par rapport à un magnétoporteur de troisième génération ! Une page était déjà disposée sur la presse. Elle enduit les caractères d'encre, trouva une feuille et imprima. Il s'agissait d'une version imprimée du livre manuscrit qu'elle avait ramassé ! Ça alors, une presse clandestine, datant probablement du début du millénaire… Ou peut-être plus récente. En y réflechissant, d'après la quantité de livres qu'elle avait vu dans les étages supérieurs, les humains des années 2000 ne devait pas avoir besoin de presse clandestine. Alors… alors la réponse devait être dans le manuscrit, il faudrait qu'elle le lise plus tard. Pour l'instant, elle devait sortir de là, mais elle voyait déjà les possibilités de cet entrepôt. Une presse, cela voulait dire pouvoir imprimer de nouveaux livres. Quel pouvait bien être le prix d'un nouveau livre ?! Elle en avait le vertige. Et mieux encore, elle avait entendu dans les journaux qu'il y avait des gens qui écrivaient alors que c'était interdit. Elle se souvint que la PoliceH avait démentelé un réseau de ce genre. Ces gens-là serait sans doute prêts à payer cher la possibilité d'imprimer leurs œuvres. Elle commençait à remonter l'escalier, rêvant de ses futures richesses, quand elle entendit les sirènes des policebots. Une deuxième sirène, plus grave venait les couvrir. La policeH. On avait envoyé des humains à sa poursuite ? Tout ça pour une micro-usine cramée.

Elle se mit à monter les escaliers à toute vitesse. Il fallait qu'elle atteigne le rez-de-chaussée. Les sirènes étaient de plus en plus fortes. Elle voyait la porte. Elle allait poser la main sur la poignée lorsque le battant s'ouvrit, la projetant violamment à terre. Un policebot. Elle attrapa sa clé Univ' et donna un grand coup juste au dessus des aimants de lévitation. Le bot s'écroula et des flammes en jaillirent. Elle le jeta dans la cage d'escalier mais un deuxième entrait déjà. Même technique mais celui-ci atterit dans le couloir. Elle se rua sur la porte et tomba directement sur l'armure d'un policeH. Elle voulu repartir dans l'autre sens mais fut plaquée au sol. Elle parvint à rouler dans l'escalier et se retrouva juste au pied du policebot détruit. Le policeH derrière elle enleva son casque, figé dans la contemplation des livres.

— Qu'est-ce que … ?

Mia s'apprêtait à le frapper avec la clé lorsqu'il ajouta :

— Les policebots arrivent, tu risques la peine capitale pour ça, un choix pareil est dangereux pour le pshychisme humain.
— La… la peine capitale ? Mia n'avait jamais envisagé d'en arriver là. Elle voulait juste se défouler sur un robot.
— Je te propose un marché : on brûle tout, je dirai que le policebot s'est enflammé. Personne ne saura ce qu'il y avait là-dedans. Tu devrais t'en sortir avec quelques années de taule pour la micro-usine.

Mia regarda les livres, après tout qu'est-ce que ça pouvait lui faire qu'ils brûlent. Elle ne voulait pas mourir. Et pourtant, ils étaient peut-être les derniers exemplaires de romans disparus. D'un coup, elle aurait voulu connaître quelle histoire se cachait derrière ce groupe luttant contre un vent impossible sur la couverture d'un livre oublié. Elle s'avança vers le policeH.

— Pourquoi vous voulez me protéger ?
— Parce qu'il est plus important qu'il existe des gens pour lire et écrire, que des livres.

Mia n'était pas sure de comprendre mais elle s'avança vers lui, et serra la main du policeH pour conclure le marché. Ils mirent le feu au hangar et ressortirent.

Cela fait maintenant trois ans que je suis en prison. Dans le porteur blindé qui m'emmenait loin de l'immeuble en feu j'ai gardé les yeux fixés sur mes mains. Ces mains qui avaient mis le feu à des centaines de milliers de livres. J'ai eu le temps de lire le manuscrit que j'ai réussi à garder je ne sais comment. C'était un journal intime. Probablement une jeune fille. Qui est entrée en résistance vers l'année 2055. Elle s'est battue pour endiguer l'intrusion des sairvo dans tous les aspects de nos vies. Jusqu'à ce que quelqu'un s'aperçoive de son action et y voit un danger. Un danger pour qui ? Je ne sais pas, pour les robots, pour les quelques personnes à la tête des industries robotiques ? Elle et son groupe ont été pourchassés. Ils s'étaient réfugiés dans un bunker en Alaska. Et probablement tués. Aujourd'hui je me dis que j'aurais dû avoir le courage de sauver les livres. Mais peut-être ne sont-ils qu'un symbole ? Peut-être que l'important c'est moi maintenant ? C'est peut-être pour ça qu'au fond de ma prison j'écris. Pour que quelqu'un trouve mon journal et sâche. J'écris et j'attends le jour de ma sortie. J'attends en regardant mes mains, ces mains qui ont sacrifié les livres pour sauver ma vie, comme un marché avec le diable. Ces mains d'où coulaient encore l'encre de la presse à imprimer, noire.