Et voilà la deuxième nouvelle. C'est drôle l'écriture parce que le la croyais inspirée assez fortement d'un roman de John Grisham dont je ne retrouve plus le nom mais à la phase de relecture je m'aperçois qu'elle est juste inspirée de mes pré-occupations de la semaine, on échappe pas vraiment à son quotidien. C'est peut-être aussi le but d'écrire me direz-vous, servir d'exutoire à ce qui nous pré-occupe. Pour celle-ci je reste dans le même univers que la première mais quelques années plus tard. Où l'on voit les conséquences à long terme de l'entrée en résistance de Mériée et Ad'Laïde. Maintenant il ne me reste plus qu'à attaquer la troisième mais pour l'instant j'ai du mal à me décider sur le sujet parmi toutes les notes j'ai prise.  Bonne lecture, et toujours pareil le pdf est en bas :)

Choisir

Époque: U-1 / An 2096 / 06 octobre

Tämará était fatiguée. On était lundi matin, 8h, et elle était déjà fatiguée. Pourtant elle avait essayé de ne pas penser au boulot ce week-end et plutôt bien réussi d'ailleurs. Mais là assise dans son bureau, elle n'arrivait pas à se mettre en route. Elle avait les yeux fixés sur la photo accrochée au mur d'en face et contemplait sans vraiment le voir le portrait d'Ad'Laïde et Mériée Hyprion. C'était étrange la manie de cette époque de mettre des apostrophes dans tous les prénoms. Comme s'il avait fallu abréger les mots, les noms. Pourtant ils n'étaient déjà plus à l'époque des SMS limités en nombres de caractères. De toute façon remplacer le -e- par -'- ne faisait rien gagner. Ceci dit, la mode actuelle consistant à mettre des accents partout sans même avoir de lettre en dessous par moment était au moins aussi ridicule. Elle avait entendu dire que ça venait de défenseurs un peu trop fervents de la langue française qui pensait que le seul moyen de garder celle-ci intacte était de sauver les accents. Or en mettant des accents dans les prénoms, cela obligeait à les garder sur les claviers des sairv20. Elle devait avoir un sourire aux lèvres car Émer¨c assis en face d'elle leva les sourcils.

— Je pensais aux accents qu'on met sur les prénoms.

Levé de sourcils encore plus prononcé.

— Laisse tomber, je divaguais mais j'ai besoin de penser un peu à autre chose, une grande inspiration avant le plongeon final.

Cela faisait plusieurs années maintenant qu'elle avait été élue au parlement des nations fédérées septentrionales, mais jamais un débat ne l'avait autant touchée. Il y avait eu quelques sujets houleux, le budget, classique, la décision d'arrêter l'exploitation des calottes polaires martiennes, débat passionnant qui s'était un peu éternisé et puis évidemment la robotisation. Mais même si la loi Hyprion obligeait à passer par le vote du parlement à chaque fois que l'on voulait ouvrir un nouveau secteur à la robotisation, aucun vote n'avait pris une telle ampleur. Jusque-là il s'était agit de secteurs assez consensuels : le ramassage des poubelles et la purification des anciens cimetierres de déchets radio-actif n'avait posé aucun problème. Il y avait eu un petit débat sur la robotisation des moyens de transports individuels mais tout le monde avait finit par admettre que c'était beaucoup plus sûr. Cette fois-ci la question avait une autre portée : pouvait-on robotiser l'enseignement ?

C'était l'heure. Elle ramassa ses dossiers pour se rendre dans l'hémicycle. À peine sortie de son bureau, elle aperçu, Tyron — tiens, pas d'accent pour une fois — qui s'approchait d'elle, obséquieux. Elle chercha un endroit pour fuir. Derrière une des colonnes de faux marbre ? Non ça ne faisait pas sérieux, mais ce type lui était insupportable.

— Alors Tämará, qu'est-ce que vous avez pensé de notre petite démonstration ?
— Députée Tendil pour vous, et je dois y aller j'ai du travail.

Qu'avait-elle pensé de la démonstration? Ça l'avait terrifiée, voilà ce qu'elle en avait pensé ! Ça avait été implacable, sans riposte possible et depuis elle n'arrivait plus à dormir.

La démonstration du robot enseignant avait été faite devant le parlement au complet la semaine précédente. Les lobbyistes de la société IRobot étaient arrivés avec la machine en question, avaient installé le matériel sur l'estrade, allumé l'interrupteur et laissé faire. Premier point marqué : le robot n'était pas un androïde. La polémique commençait à enfler sur les anthropomorphes : les gens avaient peur de ne plus pouvoir reconnaître les robots des humains. Et même quand on en était encore loin, parler à quelque chose de presque humain mais pas tout à fait était dérangeant. Non là, une belle boite au design assez moderne, moitié bois, moitié métal, avec le nom écrit en lettres rouges sur le devant : ELITE. Le tout branché à un écran pour permettre l'affichage du cours proprement dit. Bien sûr, il y avait une voix de synthèse mais dans les fréquences classiquement attribuées aux robots domestiques et que l'être humain avait intégrées comme telle. Rien d'humain la limite était claire… et l'un des arguments de Tämará contre l'enseignement par les robots venait de tomber. Comme ils allaient tous tomber les uns après les autres, inexorablement.

Le cours avait commencé et pouvait être interrompu à tout moment par des questions : il suffisait de lever la main comme en classe. Le robot avait un système de reconnaissance visuelle qui le faisait alors s'arrêter et la voix demandait gentillement :

— oui députée Tendil ? vous avez une question ? — comme n'importe quel logiciel votre robot n'est pas exempt de bug ni à l'abri des piratages ? Que se passera-t-il lorsqu'il enseignera aux enfants que E=mC ou que les terroristes sont des gentils agneaux ?

Et un point Godwin 1 pour elle. Qu'est-ce qu'elle racontait ? Était-elle à ce point à court d'argument qu'elle invoquait le terrorisme, alors qu'elle avait lutté une bonne partie de sa vie pour que justement on n'écrivent pas les lois dictées par la peur ? La réponse avait été facile :

— L'intégralité des cours donnés par le robot ELITE est enregistrée par une unité indépendante et consultable par tous. De plus, il peut être mis à jour lorsqu'un bug est constaté et il y a de toute façon une procédure de mise à jour automatique toute les nuits ainsi qu'une vérification complète tous les mois. Ce qui, si je ne m'abuse n'est pas le cas pour les professeurs humains.

Et voilà, plié.

Le cours dispensé pour la démonstration était un cours d'électricité de base qui n'était vraiment pas le domaine de Tämará. C'est alors que Tyron, qui assurait la partie humaine de la présentation, leur avait expliqué l'intérêt du casque posé devant eux : quand on l'enfilait on se retrouvait isolé du reste de la classe pour recevoir des explications supplémentaires. Tämará mis le sien. Une voix lui demanda ce qu'elle n'avait pas compris et elle s'aperçu qu'il y avait également un micro intégré. Elle répondit que la formule U=RI lui avait toujours paru absconse, qu'elle son truc c'était la mécanique. Alors sur son écran personnel apparurent des schémas et la voix lui fit une analogie entre la force et la tension, la résistance et la raideur. Elle n'avait jamais vu les choses sous cet angle, d'un coup c'était limpide. Elle arracha son casque d'un coup, ce robot était meilleur que l'intégralité des profs qu'elle avait eu dans sa scolarité. Tyron continuait d'asséner ses coups sur l'estrade. Le système individualisé permettait également de choisir la langue et de pré-régler des paramètres spécifiques pour des enfants handicapés. Le code source des robots était ouvert. N'importe qui y avait accès, les sources étaient téléchargeables sur tel site. Il y aurait donc une vérification possible par la communauté de ce que faisait réellement le robot en plus des vidéos des cours. Il permettait également aux enfants de s'initier à la robotique de la façon la plus ludique qui soit : comme le code était ouvert et qu'il y avait une interface, il ne doutait pas que des petits malins essayeraient de bidouiller les casques pour pouvoir se parler discrètement et tricher pendant les examens. Bien sûr le robot enseignant avait des capteurs sensoriels et d'analyse permettant de detecter la triche après coup et limiter l'exercice à une saine stimulation de la créativité. Et le coup fatal : le directeur pouvait procéder à des choix dans les programmes ce qui laissait une part de libre arbitre.

Elle était ressorti de cette démonstration en sueur et n'avait pas dormi du week-end. Il fallait qu'elle trouve les arguments pour empêcher cette robotisation. Sauf qu'elle ne savait plus elle-même pourquoi elle n'en voulait pas. C'est juste que ça lui paraissait horrible de laisser ses enfants toute la journée devant un robot. Horrible et dangereux. Qu'est-ce que ça pouvait mettre dans la tête d'un enfant un robot ? Toutes les précautions semblaient avoir été prises et pourtant elle ne pouvait s'empêcher de trouver ça terrifiant.

On était donc lundi matin et Tämará, après un week-end et un café, s'était un peu reprise et avait un plan de bataille.

À part une heure de présentation des travaux à venir, le lundi n'était pas une journée de session parlementaire et elle allait donc pouvoir travailler. Tout d'abord elle chargea Émer¨c de lui faire une synthèse des arguments pour et contre avancés pour chaque projet de robotisation. Elle demanda ensuite à Léonorá de lancer une consultation sur le Réseau pour recueillir l'avis des habitants sur le sujet. Ensuite elle et tous les militants volontaires devaient parcourir la circonscription sur les 3 jours à venir pour inciter les gens à participer au sondage et recueillir d'éventuels arguments. Tämará quant à elle, allait relire les archives du débat sur la loi Hyprion, elle trouverait forcément dedans les raisons premières de cette loi et pourquoi la robotisation leur avait paru si dangereuse à l'époque.

Elle se connecta donc à son sair20 et chercha le texte sur le site du parlement… Pas de trace des débats. Il y avait bien sûr le texte de la loi mais celui-là elle le connaissait par cœur, mais rien ni sur l'exposé des motifs, ni sur les arguments avancés. Pourtant tout était censé être enregistré. Sauf que le parlement des nations fédérées septentrionales n'existait pas à l'époque. Lorsque la fédération avait été créée la loi existait déjà et elle avait été reprise telle quelle. Mais dans quel pays d'avant la fédération avait-elle été votée ? Voyons une recherche sur Mériée Hyprion, écossaise. Au bout de deux heures de mails, dialogues de sourds par communic' interposés et hologrammes flous elle finit par obtenir l'accès au serveur des archives du parlement écossais entre 2055 et 2068. Elle n'en revenait pas de devoir spécifier une période donnée. Mais bon, ça ne pouvait pas être avant 2055, année où Mériée et Ad'Laïde étaient entrées dans la résistance suite au bug des S.A.I.R.V0. et, la loi ayant été votée en 2065, elle estimait qu'on n'avait pas dû mettre plus de trois ans à l'archiver.

Le moteur de recherche basique qu'elle avait sur son sair20 ne lui donna aucun résultat. Elle tenta le coup avec celui d'Émer¨c qui en tant qu'assistant avait le droit à des logiciels dernière génération. Rien non plus. Pourtant ça devait être là. Et elle n'avait que trois jours, enfin deux et demi maintant, avant le débat final, elle n'allait tout de même pas lire les archives à la main. Bon voyons voir, si elle ouvrait les répertoires juste avant le vote de la loi ? Évidemment rien. Juste après ? Vides ? Rien, pas une loi votée après 2065 ? Une recherche sur le Réseau lui indiqua que le parlement écossais avait brulé au milieu des débats, visiblement un attentat. Les coupables n'avaient pas été identifiés mais bien sûr le net regorgeait d'hypothèses. Celle de milices envoyées par les industriels de la robotique était la plus reprise. D'après LeWiki, le débat s'était terminé au parlement norvégien. Ce coup-ci pas question d'y passer deux heures, les anciens bureaux du parlement norvégiens étant situés juste de l'autre côté de Bergen, elle en avait pour un quart d'heure de voiture. Elle arriva presque en courant dans le bâtiment transformé en musée, expliqua sa requête. La conservatrice l'installa dans une pièce confortable avec un Sair21 dernier cri et lui afficha directement le répertoire avec l'enregistrement des débats.

À minuit elle avait en avait à peine lu un dixième… mais il fallait qu'elle dorme. Le lendemain matin à la première heure, elle fit un point avec Émer¨c et Léonorá. Les débats sur les précédents projets de robotisation n'avaient pas été très passionnants. Dans l'ensemble, il s'était agit de robotiser des travaux pénibles, dangereux ou peu gratifiants. La seule question vraiment discutée était la reconversion des travailleurs humains mais, à part la première fois, ça avait été bien mené et il y avait peu de plaintes. Elle avancerait bien sûr l'argument car il s'agissait là de remplacer des dizaines de milliers de professeurs et pas quelques centaines de travailleurs du nucléaire. Mais elle se doutait qu'en y allant petit à petit, en remplaçant les départs en retraite, ou ceux qui voulaient changer de métier, la contradiction ne tiendrait pas longtemps. Léonorá avait finit le questionnaire et s'aprétait à rejoindre la circonscription de Tämará. Elle avait réussi à convaincre quelques autres députés ce qui fait que le sondage aurait lieu également en Écosse, au Danemark, en Islande et en Alaska. Cette nouvelle rassura un peu Tämará et elle repartit plus motivée vers l'ancien parlement Norvégien. Elle emmena Émer¨c avec elle, ils ne seraient pas trop de deux. Ils ne s'arrêtèrent que brièvement pour manger mais à 20h ce soir là ils n'avaient rien trouvé de fondamental. Il ne leur restait qu'une journée s'ils voulaient trouver un argument décisif. Ils reprirent leur recherches le lendemain. À seize heure, Léonorá leur fit le compte-rendu du sondage. Globalement les gens étaient contre, c'était déjà ça, mais sans vraiment d'arguments étayés. Et pire, elle avait fait le test sur un échantillon de montrer l'enregistrement holo de la démonstration faite au parlement ce qui avait suffit à convaincre 90% d'essayer. Tämará retourna à l'historique des débats. À chaque nouvelle page, Tämará se disait que c'était la bonne, ou que ce serait la prochaine. Au milieu d'après midi ils étaient desespérés. La session parlementaire démmarrait le lendemain et ils n'avaient rien. Et pourtant, ils ne pouvaient pas laisser faire.

Alors qu'il ramenait des sandwiches, Émer¨c s'approcha doucement de Tämará et toussota légèrement, comme s'il avait peur qu'elle se brise sous la tension accumulée ces derniers jours.

— Tämará, tu es sure qu'on trouvera quelque chose ?
— On doit trouver ! Tu as vu la démonstration, tu pense comme moi, il ne faut pas !
— Oui bien sûr. Après tout si la loi Hyprion a été votée, après des mois de débats, c'est bien qu'ils trouvaient important qu'on ait le choix ?
— le choix …

Cette dernière nuit, Tämará resta des heures dans son lit, la dernière phrase d'Émer¨c tellement répétée dans sa tête qu'elle la voyait écrite au plafond.

Elle se leva comme un automate, pensa-t-elle avec un brin d'ironie et se rendit au parlement comme dans un rêve. La session s'ouvrit. Le président du parlement rappela brièvement l'exposé du vote. Il résuma la séance de démonstration et termina comme une évidence « Si personne n'a rien à ajouter, nous allons procéder au vote ». Tämará voyait les députés autour d'elle hocher lentement la tête. Elle se leva et demanda la parole. Elle sentait son cœur battre, mais sa main ne tremblait pas. Elle régla le micro, souffla une dernière fois, inspira et leva les yeux sur le parlement :

« Bien sûr nous avons tous assistés à la démonstration exemplaire du robot ELITE. Nous n'avons pas relevé de défaut et il semble parfaitement apte à remplir ses fonctions. Il y a suffisamment de contrôles mis en place pour décourager les hackers les plus acharnés et les cafards les plus résistants. Alors ? me direz-vous. Alors la question n'est pas là. La question est de savoir si nous voulons, du fond du cœur laisser des robots enseigner à nos enfants ? Je dis enseigner mais il est évident qu'un professeur ne fait pas qu'enseigner. Un professeur écoute ses élèves attentivement, même quand ils ne sont pas d'accord avec lui. Il écoute quand la vie à la maison est trop dure. Il encaisse, aussi, quand ceux-ci le moquent ou préfèrent, à son cours durement préparé, les plaisirs de l'école buissonnière. Un professeur soigne les petits bobos, aux genoux comme au cœur. Il corrige, parfois durement, parfois avec bienveillance. Il s'emporte quand il est passionné par son sujet, il ennuie quand il est fatigué de sa semaine. Il aime aussi ses élèves, il les déteste bien sûr parfois, jamais longtemps car comment se lever tous les matins pour aller répéter les mêmes évidences. Comment sinon par amour ?

Bien sûr c'est le professeur idéal que je décris, bien sûr nous n'avons pas tous eu la chance de rencontrer LE professeur. Mais devons-nous pour autant abolir cette possibilité, pour un enseignement uniformisé pour tous nos enfants. Il y a des choses à revoir dans l'enseignement je ne le nie pas. Et il y en aura toujours, parce que nos connaissances évoluent, parce que nous évoluons. Il y a quarante ans maintenant Mériée et Ad'Laïde Hyprion se sont battues pour que nous ayons toujours le choix. Aujourd'hui, grâce à elles, nous pouvons faire le choix de continuer à enseigner, nous humains. Car il y a deux facettes à ce problème. Le choix des professeurs que doivent avoir nos enfants mais aussi le choix de ce que nous nous souhaitons faire de nos vies. Enseigner, transmettre, aimer, n'est-ce pas un peu pour ça que nous nous levons tous les matins ? Qu'est-ce qu'il est important de transmettre ? Des connaissances encyclopédiques ou notre amour du savoir ? Nous avons aujourd'hui ce choix à faire et je vous demande de le faire avec votre cœur. »

Il y eu un silence, puis l'explosion. À tel point qu'elle crut à une bombe comme au parlement Écossais. Elle eu un instant de panique avant de comprendre que les 5000 députés du parlement des nations fédérées septentrionales s'étaient mis à parler en même temps. Mériée se rassit dans la tribune spectateurs avec un sourire, il y avait au moins un domaine que les humains n'abandonneraient pas aux robots : la politique.

Footnotes:

1

Les points Godwin ont commencé à être attribués lorsque dans un débat sur internet (Réseau du début du millénaire) un individu mentionnait comme argument une référence au nazisme de la Deuxième Guerre Mondiale. Par extension aujourd'hui on attribue des points Godwin pour des références indues au terrorisme et extrémismes en tout genre.